Incendies des Landes de Gascogne : le paradoxe d’une forêt qui a rendu le territoire habitable

Les incendies de juillet 2026 en Gironde ont de nouveau placé le massif des Landes de Gascogne sous le feu des projecteurs. Des milliers d’hectares brûlés, des évacuations, une mobilisation exceptionnelle des pompiers et des bénévoles de la DFCI, des agriculteurs , forestiers… L’urgence a été, une fois de plus, d’éteindre le feu et résoudre les conséquences immédiates. Mais une fois les flammes maîtrisées, une question plus profonde demeure : que faire de l’après ?

« Les Landes de Gascogne offrent un cas particulièrement lisible d’un paradoxe que l’on rencontre dans bien des ruralités productives : un aménagement qui a rendu le territoire habitable et productif, mais qui, aujourd’hui, concentre des risques et des rigidités qu’il faut reconsidérer. »

Car gérer un incendie avec ses répercussions sur les populations, aussi violent soit-il, ne suffit plus. Le véritable enjeu se situe dans la capacité à repenser durablement ce territoire forestier, sans céder à la seule émotion du moment ni à la culture de l’immédiateté ni à celle du dogme.

Une forêt plus ancienne qu’on ne le pense

Contrairement à une idée répandue, le massif n’est pas né de rien dans les années 1850. Des formations forestières, notamment sur le cordon dunaire littoral, existent depuis des millénaires. Des écrits et des cartes antérieurs au XIXe siècle mentionnent déjà des boisements, en particulier le long du littoral.

Ce qui change à partir du milieu du XIXe siècle, c’est l’ampleur. Sous l’impulsion de la loi de 1857 sur l’assainissement et la mise en culture des Landes, le pin maritime est planté à très grande échelle sur les plateaux intérieurs jusqu’alors dominés par la lande ouverte. Le massif s’étend alors considérablement.

Les incendies, eux, ont presque toujours existé. On note de grands incendies en 1713 à La-Teste-de-Buch, avant même l’implantation intensive des pins dans les terres landaises et girondines. Le drame de 1949 reste dans les mémoires : plus de 50 000 hectares brûlés et 82 morts. Dans les années 1940, c’est près de la moitié du massif qui a été impactée par les incendies (des centaines de milliers d’hectares). D’autres feux importants ont marqué le XXe siècle. Les épisodes de 2022, et 2026 ne constituent donc pas une rupture absolue dans l’histoire du territoire. Ils s’inscrivent dans une continuité, même si leur impact médiatique et social est aujourd’hui plus criant.

Ce qui change vraiment la donne : le réchauffement climatique

Ce qui est réellement nouveau, c’est l’impact du réchauffement climatique. Les travaux scientifiques, notamment ceux de l’INRAE et de Météo-France, montrent que les conditions favorables aux grands feux deviennent plus fréquentes et plus intenses. Les sécheresses démarrent plus tôt, la végétation s’assèche plus rapidement et plus profondément, et la période à risque s’allonge.

Le pin maritime s’adapte fortement au sol des landes Gascogne et aux vagues de sécheresse en été et de pluie lors des autres saisons.

Le pin maritime reste un essence très adaptée aux sols sableux pauvres du massif. Mais dans un climat plus chaud et plus sec, la continuité de peuplements monospécifiques denses augmente la vulnérabilité. Ce n’est pas le pin en lui-même qui est en cause, comme le rappellent plusieurs chercheurs, mais les conditions extrêmes dans lesquelles il se trouve désormais placé.

Adapter sans renier

Faut-il alors tout changer ? Non. Il s’agit plutôt de réaménager. Plusieurs pistes, explorées depuis des années par la recherche, méritent d’être prises en compte voire d’être généralisées.

L’INRAE et d’autres organismes travaillent depuis longtemps sur l’intérêt d’introduire des feuillus en bordure et à l’intérieur des parcelles de pins. Ces lisières et ces mélanges peuvent freiner la propagation du feu, améliorer la biodiversité et créer des microclimats un peu plus favorables. Des expérimentations de « bocage forestier » sont d’ailleurs en cours dans le massif.

Un contour de parcelle avec des arbres feuillus permet de réduire efficacement la propagation du feu

La question des pare-feu doit également être reposée : leur largeur, leur entretien, leur positionnement stratégique. De même, certaines ouvertures agricoles, lorsqu’elles sont bien conçues et correctement entretenues, ont montré lors des derniers incendies qu’elles pouvaient jouer un rôle utile de coupure.

Il ne s’agit pas de remplacer le pin maritime, qui reste le pilier économique du territoire, mais de le placer dans un système plus diversifié et plus résilient. Cela suppose une forme de réorganisation foncière concertée, c’est à dire, un remembrement « concerté mais efficient», associant propriétaires forestiers, collectivités, DFCI et services de l’État. Sur ce point, il sera difficile de renier le caractère urgent des travaux à effectuer.

Le paradoxe de l’habitabilité des territoires productifs

Il existe un paradoxe profond sur ce territoire. La forêt génère un risque d’incendie, accentué par le climat. Certains en concluent que ces zones deviennent difficiles à habiter. Pourtant, c’est précisément grâce à la forêt que ce territoire est devenu habitable.

Avant les grands boisements, de vastes surfaces étaient marécageuses ou très humides. Le drainage de l’eau opéré par les pins a permis d’assécher les sols, de les rendre exploitables, constructibles et vivables. La forêt a rendu possible à la fois l’économie locale et l’installation durable des populations.

Aujourd’hui encore, elle joue un rôle structurant. La remettre en cause sans précaution reviendrait à fragiliser l’équilibre même du territoire. À l’inverse, la sacraliser comme une forêt « naturelle » intouchable empêche les adaptations nécessaires.

Or ce massif est avant tout une forêt de production, fruit de choix humains. Il peut évoluer.

Associer les habitants

Aucune évolution durable ne pourra se faire sans les habitants. Il faut les sensibiliser à l’histoire de cette forêt, à son rôle positif sur l’habitabilité, mais aussi au risque qu’elle représente. Ce risque a toujours existé. Les populations s’y sont adaptées. Aujourd’hui, avec les connaissances et les moyens disponibles, on peut faire mieux.

Cette sensibilisation doit commencer dès l’école. Elle peut aussi s’intégrer dans la culture d’entreprise et du travail, sur le modèle des formations aux premiers secours. Dans un massif à risque, connaître les bons réflexes de prévention, de gestion de crise et de solidarité n’est plus un luxe.

Un cadre réglementaire à faire évoluer

Certaines règles actuelles, notamment autour du défrichement, apparaissent inadaptées. Interdire toute ouverture dans des zones à fort risque incendie, alors même que la valeur environnementale de certains peuplements est limitée, peut paradoxalement augmenter le danger. Le cadre réglementaire doit pouvoir évoluer, non pour faciliter n’importe quel défrichement, mais pour permettre les aménagements de sécurité de résilience et les remenbrements jugés nécessaires après concertation.

Ouvrir le débat

Les feux de 2026 ne demandent pas seulement des moyens de lutte supplémentaires. Ils appellent une discussion sereine, fondée sur les connaissances scientifiques et ouverte à l’ensemble des acteurs : propriétaires, élus, habitants, chercheurs, services de secours et associations.

L’objectif n’est ni de sacrifier le pin maritime ni de figer le massif dans son état actuel. Il s’agit de construire, collectivement, une forêt capable de continuer à porter l’économie et l’habitat du territoire, tout en étant mieux armée face à un climat qui change.

Le moment n’est plus seulement à la gestion de crise. Il est à l’aménagement de long terme et à ce titre, il y a urgence à le définir.

Laisser un commentaire