Les dépenses d’investissement sont-elles toujours vertueuses ?

Dès les bancs de l’université, on nous enseigne que les dépenses d’investissement des collectivités territoriales sont intrinsèquement bénéfiques. Elles stimulent l’économie locale (BTP, services…), modernisent les infrastructures et améliorent la qualité des services portés aux habitants.

D’après les comparaisons internationales, la France se distingue par un niveau d’équipement public dense et en bon état, avec les collectivités territoriales réalisant environ 60 % de l’investissement public. Mais cela masque des disparités : certains projets sont surdimensionnés, mal adaptés aux besoins réels ou générateurs de coûts cachés en fonctionnement.

Dans un contexte de ressources limitées, un question doit se poser : tous les investissements sont-ils légitimes dans la quête de l’intérêt général ?

À travers cet article, nous proposons un autre regard sur l’efficience réelle des dépenses d’investissement, au même titre que celle appliquée au fonctionnement. Cela s’inscrit dans l’approche d’ElanRural, qui intègre les finances locales à l’ingénierie territoriale pour un développement maitrisé et stratégique.

Un investissement local record et son impact sur le fonctionnement

Les investissements des collectivités ont connu une forte évolution ces dernières années, suite à la crise sanitaire et l’inflation. Entre 2020 et 2025, les dépenses cumulées pourraient atteindre 382 milliards d’euros, soit une progression de 6 % par rapport au cycle 2001-2006, à prix et population comparables.

Graphique : investissement des Collectivités (en Millards d’Euros) – IGF

Parallèlement, les dépenses de fonctionnement liées à la gestion des équipements pèsent lourd : en 2020, elles s’élevaient à environ 32,5 milliards d’euros pour les collectivités territoriales, dont 18,1 milliards pour les frais de personnel et 14,4 milliards pour les achats et charges externes. Ce montant a augmenté avec l’inflation post-2020, soulignant l’impact à long terme des investissements sur les dépenses de fonctionnement.

Le mythe d’un investissement toujours vertueux

Nous mettons tous l’accent sur la maîtrise des dépenses de fonctionnement pour démontrer une gestion rigoureuse, avec l’objectif affiché de dégager des marges pour investir davantage. Pourtant, il est rare de voir évoqué la nécessité d’une gestion tout aussi stricte des investissements. Comme si, une fois qualifié d' »investissement », un projet était perçu de manière plus bienveillante dans la critique budgétaire.

Un exemple emblématique : l’intégration intercommunale. Selon un rapport datant de 2024 de l’Inspection générale des finances (IGF) sur l’investissement des collectivités territoriales, la mutualisation intercommunale a, dans la majorité des cas, favorisé le développement de nouveaux équipements ou la montée en gamme des existants et la hausse des charges de gestion, plutôt que la recherche d’économies d’échelle. Ce rapport souligne une logique d' »investir plus », sans toujours évaluer l’efficience globale.

Si l’investissement est par principe vertueux, pourquoi ne pas appliquer la même démarche de rigueur que pour le fonctionnement ?

Une politique d’investissement brouillonne, peut réduire à néant tous les efforts de gestion du fonctionnement des services et ainsi impacter négativement le budget de la Collectivité

Cinq points à prendre en compte pour une programmation efficace des investissements

Nous proposons d’adopter un regard critique sur la programmation des investissements, centré sur l’efficience budgétaire et l’intérêt général. Voici cinq points essentiels à prendre en compte :

1-Une approche centrée sur le besoin

Les investissements doivent répondre à un besoin réel pour le territoire et sa population. Est-ce lié à une évolution démographique ou un facteur socio-économique ? le projet est-il plébiscité par les habitants et comble-t-il une carence en services ? Trop souvent, les débats se focalisent sur la finalité (infrastructures) plutôt que sur l’intérêt général (Besoins et objectifs). Les éléments relatifs aux besoins, usages et objectifs apparaissent rarement dans les délibérations des collectivités, alors qu’ils devraient être au cœur du débat. Ils sont d’ailleurs totalement absents des documents budgétaires règlementaires.

Exemple : Dans certains territoires, des crèches ont été construites sur la base de données démographiques trop anciennes, ignorant une forte baisse des naissances en cours. Résultat : un équipement sous-utilisé, avec des coûts fixes inutiles.

2-Une approche économique et budgétaire dès l’origine

Une fois le besoin identifié, prioriser la sobriété budgétaire et l’optimisation des coûts. Existe-t-il des alternatives moins onéreuses, un autre emplacement possible ou des techniques palliatives ?

Exemples : Certaines collectivités optent pour des structures modulaires en toile tendue pour les locaux sportifs, réduisant fortement les coûts d’investissement tout en s’adaptant aux besoins. Pour la voirie, dans les zones à faible trafic, le bi-couche – plus économique que l’enrobé classique – convient parfaitement aux places, voies limitées ou allées piétonnes, surtout dans les villages ruraux.

Il est aussi essentiel de changer de regard sur la commande publique : trop souvent, la priorité va à la dimension « juridique » (risque zéro contentieux, formalités maximales), alors que sa vocation première est la rationalité économique et l’optimisation des achats.

La mise en concurrence reste indispensable pour la transparence et le meilleur rapport qualité-prix, mais elle doit d’abord servir une stratégie d’optimisation des coûts et des choix techniques. Une procédure trop lourde et administrative devient contre-productive : elle allonge les délais, gonfle les coûts indirects et détourne l’attention de l’ingénierie réelle du projet – surtout pour les petits investissements en territoires ruraux.

Les textes actuels, renforcés par les décrets de simplification de décembre 2025 permettent pourtant des approches simples et efficaces. Malgré ces facilités, on voit encore trop de marchés surchargés en paperasse pour de petits montants, avec des choix techniques mal préparés en amont. Résultat : surcoûts, retards et équipements inadaptés.

3-Mesurer l’impact sur la maintenance et l’entretien

Certains investissements intègrent des technologies complexes qui alourdissent la maintenance. Dans les petites et moyennes collectivités, privilégier des techniques éprouvées, simples et moins coûteuses.

Exemples : L’achat de véhicules tout électriques nécessite souvent une adaptation des services techniques, rendant l’entretien externe et plus cher. De même, les bâtiments ultra-modernes avec systèmes de chauffage ou ventilation complexes dépassent les capacités des services municipaux des petites collectivités, augmentant les coûts de réparation et de maintenance.

4-Renforcer la souveraineté de la Collectivité

Les investissements sont particulièrement positifs s’ils réduisent les charges contraintes ou génèrent des produits complémentaires, augmentant l’autonomie financière.

Exemples : Investir dans la réhabilitation des bâtiments pour des équipements plus économes en énergie, ou dans la transition écologique pour limiter l’entretien des espaces verts (moins d’arrosage). Acheter des bâtiments au lieu de les louer, ou construire des logements locatifs générant des loyers, des gîtes touristiques produisant des redevances – autant de leviers pour une souveraineté accrue.

5-Une conception associant les utilisateurs pour en définir les usages

Pour de nombreux projets, les modalités de fonctionnement (usages) sont définies trop tardivement, souvent lors de la réception des travaux ou juste avant. Cela crée le risque d’une infrastructure déconnectée des pratiques réelles des usagers. Si la collectivité reste souveraine en termes de choix architecturaux et de service public, il est recommandé d’associer dès la programmation du projet les utilisateurs finaux : les questionner sur leurs pratiques quotidiennes et les inviter à se projeter dans la future infrastructure pour limiter les omissions ou choix impactants.

Exemples : La conception d’une médiathèque où la borne d’accueil est mal positionnée, ne permettant pas une veille efficace sur l’entrée et la sortie, ce qui réduit la qualité d’accueil. Ou bien la construction d’un accueil pour adolescents sans mobilier, décoration ni matériel adaptés à leur âge, rendant l’espace peu attractif. Il est essentiel d’organiser des entretiens avec chaque acteur concerné et de procéder à des validations interactives pour les choix importants en matière d’usage.

En complétant de cet article, n’hésitez pas à consulter à nos outils consacrés à la gestion d’un programme pluriannuel d’investissement :

Le tableau de conception d’un PPI

La fiche projet (pour mieux formaliser le lien du projet avec le budget)

Laisser un commentaire